Conte pour un petit canari qui avait une grande infirmitéQuand nous sommes devant quelqu’un porteur d’une infirmité, nous ne devons pas le confondre avec son infirmité. En acceptant de reconnaître notre propre handicap, nos manques ou nos insuffisances. Ou encore nos difficultés  et parfois notre impuissance face à une infirmité majeure, nous lui permettons de mieux exister.

Il était une fois un petit canari tout jaune et aussi tout jeune,

ce qui n’est pas pareil. Il était atteint d’une infirmité rare, pas douloureuse  mais extrêmement gênante  pour lui et pour son entourage.

Au pays des canaris vous le savez certainement, les enfants canaris comme les parents sont très mobiles. Ils volent, sautent à une vitesse étonnante et sont d’une agilité extraordinaire  pour se déplacer d’un point à un autre.

Mais Muelsa, tel est son nom, avait une maladie qui faisait que ses ailes ne fonctionnaient pas en même temps. Son corps était agités de spasmes et de crispations. Parfois sa tête partait dans toutes les directions et il poussait des cris  qui ne permettaient pas toujours à son entourage de comprendre  ce qu’il voulait dire.

C’était là toute l’infirmité  de Muelsa.

En dehors de cela  c’était un petit canari  très vivant , très sociable , très fin dans les perceptions  qu’il avait du monde . L’erreur de son entourage, de sa famille,  de ceux qui voulaient le soigner avait été double.

D’une part, de ne pas entendre que son infirmité était réelle  et non récupérable.  Qu’il aurait à vivre toute sa vie avec cette infirmité.  Mais que c’était possible, même pour un canari, d’être heureux ainsi. Et d’autre part, de ne pas comprendre que le handicap  n’était pas  chez Muesla , mais bien chez ceux qui l’entouraient. Oui, qu’ils étaient eux handicapés  chaque fois qu’ils devaient se confronter avec l’infirmité de Muesla .

Vous semblez étonnés ? Mais pourquoi, c’est l’évidence.

Au pays des canaris,  quand un enfant ou un adulte a une infirmité  qui limite ses mouvements , ce sont bien ses proches  qui sont les plus handicapés . Prenez par exemple  les parents d’un canari aveugle . Lui, c’est clair , il ne voit pas . C’est son entourage , ceux qui le fréquentent  qui sont bien en difficulté  !

Si son père veut lui montrer la couleur du ciel , le mouvement des nuages , la beauté d’un paysage , c’est bien lui qui sera dans l’embarras  pour lui parler de tout cela .

Si sa sœur  veut se distraire  avec lui.  Construire un petit nid , s’amuser à la dînette , a sauter de branches en branches… Jeux donc les enfants canaris raffolent  souvent. Eh bien, pour moi c’est bien la sœur qui est handicapée. Car elle ne peut partager avec son frère  ce qu’elle ferait avec une sœur ou un frère bien voyant .

C’est d’ailleurs la plus belle des preuves d’amour  que de reconnaître son propre handicap  devant quelqu’un qui se présente à vous  avec son infirmité. Si c’est le cas, vous allez sentir que vous avez du mal  à vous comporter  comme vous le faites habituellement , c’est cela votre handicap .

Mais le savez-vous ?

Ce qui se fait en général dans ces familles , chez les canaris bien sûr , pas chez les hommes , c’est de cacher son handicap , de le nier  avec une surenchère d’attentions , de soins,  de gentillesses  à l’égard du petit infirme . On s’abrite derrière l’amour qu’on lui manifeste .

Tout se passe comme si on laissait croire à l’enfant canari infirme que c’est lui l’handicapé . Quelquefois même au pays des canaris , on accepte de placer le petit infirme  dans une institution spécialisée remplie d’appareils .

Vous savez  ces institutions  qui renferment des experts , des spécialistes . On appelle spécialiste justement  celui qui laisse croire aux autres  que lui n’est pas handicapé , qu’il n’a aucune difficulté avec un infirme. Un expert au fond, c’est celui qui confirme  officiellement  qu’un infirme est, en plus, un handicapé .

C’est terrible cette situation  et cela donne lieu a beaucoup, beaucoup de souffrances  et de malentendus … chez les enfants canaris porteurs d’une infirmité. Le petit Muelsa fut placé en institution  et sa souffrance  fut telle qu’il s’enferma dans le silence, il perdit ses rires  et sa joie de vivre. Si on a une infirmité  sans être joyeux de vivre,  tout devient difficile et compliqué ;

La suite de l’histoire, vous la connaissez, Muelsa n’a pas vécu très longtemps.

Oh ! vous savez, il ne s’agit pas d’accuser quelqu’un dans cette histoire ,  il ne s’agit pas de faire des reproches  ni aux proches ni à l’institution. Il s’agit peut-être  d’en tirer un enseignement, car on peut apprendre beaucoup  d’un petit canari infirme.

En reconnaissant par exemple  que nous sommes véritablement handicapés, nous les “normosés”,  quand nous sommes devant la maladie , face aux défaillances du corps, devant l’infirmité d’un enfant  ou d’un adulte. Qu’il faut beaucoup d’humilité  et d’amour pour reconnaître notre handicap. Muelsa serait très heureux d’apprendre  qu’il a pu faire découvrir  au moins cela à ceux qui l’entouraient.

Ce petit conte fait pour lui, en son souvenir .

Jacques Salomé